© Giada Connestari

  

Giada Connestari 
Mariage en Enfer 

"Nous adorions Satan, maintenant nous prions Dieu ..."
Au lieu de respecter, voire de célébrer, un savoir-vivre ancien profondément lié à l’environnement aride d’un coin perdu du monde, une "civilisation" dominante est en train de détruire une culture peu adaptée aux règles du profit.
Les remarquables photos de Giada Connestari sont autant de témoignages qui remettent en cause le mythe du progrès.

 

 

 

Un entretien avec Giada Connestari

 

 Giada Connestari parle de son reportage « Towards the city of the Whites » sur les populations natives du Chaco fait en Septembre et Octobre 2014.

 

Giada Connestari est une photojournaliste, née en Italie en 1981. Diplômée de l'Université de Bologne en 2005, elle s'installe à Paris pour commencer sa carrière en photographie après deux années comme photo-éditeur à Corbis. Son travail parle des questions environnementales et sociales. Giada collabore souvent avec des ONG et ses photos ont été publiées dans des revues nationales et internationales. En 2015, elle a remporté un prix d'excellence décerné par POY (Picture of the Year International, Missouri School of Journalism).

 

http://www.giadaconnestari.com/

 

Où se passe ce reportage ?

 

Dans le département du Boqueron, Gran Chaco au Paraguay.

 

J’ai vécu surtout parmi des groupes d’ethnie Ayoreo, Enthlet et Nivaclé (qui parlent des langues homonymes). Chaque ethnie a sa langue et sa propre culture. Ces ethnies ont certainement une culture commune. On pourrait comparer les cultures du Chaco aux cultures Européennes : elles ont toutes une base commune, mais chacune a développé une langue, une pensée et une histoire propre.

 

Mes affaires étaient posées dans le siège de l'association Coopi, située à Cruces de los Pionieros, où je revenais entre mes séjours parmi les communautés natives. Sinon, je posais ma tente de camping à l'intérieur des communautés natives, et j'y restais entre 4 et 7 jours consécutifs. J'amenais à manger pour toute la famille qui m'accueillait et nous cuisinions ensemble au feu de bois. De cette façon je participais à la vie quotidienne de la famille, ainsi qu’à celle de la communauté toute entière.

 

Quelle langue parliez-vous ? Pouviez-vous photographier librement ?

 

En espagnol. Tout le monde parle un peu d'espagnol parmi les natives, d'ailleurs l'espagnol est enseigné à l'école avec le guarani... l'usage des langues originelles tend à disparaître, surtout parmi les jeunes générations.

 

Dans les communautés j'étais seule. Je prenais les photos au grès de la confiance et du rapport que j'instaurais avec les personnes rencontrées, mais je n'avais aucune supervision.

 

Pourquoi avez-vous fait ce reportage ?

 

J'ai décidé de réaliser ce reportage, car il parle de thématiques qui me sont chères. Ce qui m'a intrigué, au départ, c'est aussi la méconnaissance du "Gran Chaco Americano", cette forêt qui représente la seconde surface boisée la plus importante d'Amérique latine, pourtant beaucoup moins médiatisée que sa soeur majeure, la forêt Amazonienne. Au départ, je pensais concentrer mon reportage sur les effets de la déforestation auprès des populations natives du Chaco, en montrant les dégâts provoqués par l'agro-business et la production de viande bovine dans une des régions les plus arides du monde. Le Chaco se situe dans une des régions les plus chaudes et aride du globe, alors que l'élevage de vache nécessite de grandes quantités d'eau pour le breuvage et de pluie pour le pâturage.

 

En arrivant au Paraguay, dans le département du Boquéron, et après diverses interviews, j'ai découvert que le conflit pour l’appropriation des terres avait, dans cette région, des racines diverses et bien plus anciennes que ce que l'on appelle aujourd'hui "agro-business". Les premiers conflits remontent au début du XX siècle, quand des groupes de Mennonite - fuyant les persécutions du régime communiste en Russie - s'installèrent au Paraguay grâce à une politique gouvernementale favorable à l'immigration. Cette politique d'immigration avait pour but de repeupler le pays, suite à la défaite lors de la guerre de la Triple Alliance, qui avait décimé la population masculine. Cette même guerre avait décimé les peuples indigènes du Chaco, car elle avait apporté dans la région le virus de la variole. Quand les Mennonites s'installèrent dans le département du Boquéron, et fondèrent leurs premières colonies, ils étaient des immigrés fuyant les persécutions d'un régime autoritaire et avaient perdu tous leurs biens. Leur but initial était de rebâtir leur communauté, suivant des règles religieuses très strictes, dans un nouveau pays libre. L'origine du conflit pour les terres du Chaco entre l'occident (l'homme blanc) et les indigènes est donc bien diffèrent de ce qu’on définit aujourd'hui par le terme agro-business. Aux Mennonites revient néanmoins la responsabilité historique d'avoir montré la route de l'exploitation du Chaco pour la production de viande bovine, d'avoir appelé les Missionnaires afin de régler leur conflit avec les populations indigènes, et d'avoir - au fil du temps - élargi leurs possessions sur les terres du Chaco sans considération pour les droits et les territoires ancestraux des peuples indigènes. Dans le Boquéron, les Mennonites sont aujourd'hui la classe sociale la plus aisée, et possèdent de vastes propriétés destinées à la production de viande bovine. C'est dans les régions les plus reculées du Chaco, situées au nord du pays et à la limite avec la Bolivie que, depuis une décennie, un véritable phénomène d'agro-business est en train de se développer, une conséquence directe de la hausse de la demande de viande sur le marché alimentaire mondial.

 

Benno Glauser, anthropologue, philosophe et co-fondateur de l’ONG, Iniciativa Amotocodie, vit depuis 1977 au Paraguay.

 

C'est Benno Glauser qui m'a donné, lors d'un entretien, la piste à suivre. C'est lui qui m'a fait comprendre, grâce aux connaissances acquises sur les indigènes du Chaco pendant ses années de recherches et d'études, l'ampleur du processus de modernisation qui est en train de modifier à jamais la civilisation des peuples du Chaco.

 

En effet, toutes les cultures autochtones du Chaco ont un dénominateur commun. Une pensée qui est à la base de leur mode de vie, et dont les fondations résident dans la relation d'équilibre et d'interdépendance entre l'homme et la nature, entre l'homme et son habitat. Selon Benno Glauser ce concept fondamental marque la différence entre l'occident industrialisé (la nature comme une source de productivité au profit de l'homme), et les indigènes du Chaco (le bien-être du monde naturel comme condition indispensable au bien-être des hommes). Une philosophie que l’on pourrait définir comme écologique et qui est d’autant plus précieuse quand nous observons les bouleversements du dérèglement climatique.

 

C'est cette pensée fondatrice de toutes les cultures traditionnelles du Chaco qui risque de s'éteindre à cause de la disparition des territoires boisés. Telles les espèces naturelles qui risquent de s'éteindre avec la destruction de leurs écosystèmes, les cultures humaines tombent ainsi dans l'oubli avec la destruction de l'habitat qui les avait générées.


Télécharger le dossier de presse :: Towards the City of Whites - Giada Connestari

Plus d'informations :: www.chezarthuretjanine.org

 

GIADA CONNESTARI :: MARIAGE EN ENFER
4 > 10 JUILLET :: tous les jours 11h-19h

chez arthur et janine, 56 rue du 4 septembre, Arles
VERNISSAGE :: 5 Juillet à 19h