Laurent Benaïm :: Chair Amie

Laurent Benaïm mène une réflexion photographique, à la fois sociologique et philosophique, sur l’importance et le rôle de la sexualité.


Laurent Benaim
© Laurent Benaïm



Chair Amie

Laurent Benaïm s’inscrit dans cette tradition où l’image photographique est un témoignage sur le monde, les gens et leurs particularités. À travers le médium photographique, ainsi que l’édition au sein du collectif Chat Soleil, il donne à voir sa perception artistique de cette réalité où les corps et les pratiques sexuelles s’inscrivent comme les deux instances qui régissent nos rapports sociaux.

Son intérêt croissant envers les pratiques sexuelles et la diversité des corps s’est développé au fur des rencontres, car Laurent Benaïm ne cache pas les liens intimes, d’amitié ou charnels, qui l’unissent à ses modèles. La formule de l’art à contenu érotique s’avère alors surannée par le témoignage, celui qu’offrent gratuitement les modèles avec lesquels il collabore de longue date ou de façon ponctuelle. Son travail se trouve enrichi de leur créativité et se révèle imprégné de cette véracité inhérente aux personnes qui souhaitent témoigner de leurs pratiques et de leur milieu. Une pratique quasi documentaire que vient primer l’institut Kinsey, référent majeur dans la recherche sur la sexualité, en l’intégrant dans sa collection permanente.

Ses images bénéficient d’un tirage à la gomme bichromatée, un procédé du 19e siècle. Ce choix, loin d’être une fascination pour une technique passéiste, souligne sa démarche proche de l’artisanat. C’est également par ce traitement qui se veut volontairement esthétique qu’il met le sujet à distance et redonne toute leur autonomie aux œuvres, les délestant ainsi de la dimension libidinale qu’existe dans la triangulation entre le photographe, le modèle et le spectateur. « Trop violement exprimé, l’érotisme use le regard » nous dit Paul Ardenne, et c’est justement ce que défend plastiquement Laurent Benaïm. Il dépasse le constat formel des corps pour exhiber les structures de l’intimité, il s’attache à montrer avec justesse, la beauté des pratiques, la diversité des corps ou encore, ce flux imperceptibles des moments d’échange.



Critique

Ce sont d’abord des images mentales, des ébauches de fantasmes qui se forment lors des discussions avec les modèles. Des moments de partage qui aboutiront certes à des photographies mais qui constituent le cœur de la pratique photographique de Laurent Benaïm. Lui s’intéresse particulièrement aux moments de jouissance, aux moments où la sexualité se fait, pour ne pas dire le sexe, il parait que ça fait toujours scandale.

Dans les photographies de Laurent Benaïm on n’est pas dans la revendication, on est dans l’affirmation. Il n’y a pas de coït par procuration, pas de consommation libidineuse, même si on a l’impression de rester à notre place de voyeur. Comment nous fait-il sortir de cette première dimension libidinale? Comment échapper à la conception sulfureuse du sexe ? Choquer ne l’intéresse pas, ce qu’il veut c’est montrer, c’est donner l’image comme témoignage à ses modèles, des gens avec qui il installe une collaboration artistique. Son travail prend alors l’allure d’un manifeste. Des tirages en noir et blanc, une sobriété décorative, des corps de pratiquants en action, pas de pose, des images directes, parfois des regards qui nous choisissent, tel est son langage plastique. Le mot d’ordre est celui d’un érotisme crédible, d’un érotisme réel.

La triangulation photographe-modèle-spectateur

Face à des photos dites érotiques il faut avant tout démobiliser ses à priori, le trop plein d’ « images à connotations », les subjectivismes du latent pornographique. Les photographies de Laurent Benaïm sont avant tout un échange artistique, une collaboration entre adultes consentants. Voilà qui, en apparence, est une idée simple : porter témoignage.

Formellement les photographies imposent un décor dépouillé, un décor de corps dénudés, attachés, ficelés, dressés, codés ; on croise des hommes harnachés comme des chevaux, des femmes sans membres, des membres sans nom, toute une panoplie de corps codés mais pas normés. La diversité et l’intensité des corps et des pratiques servent de continuum dans l’œuvre de Laurent Benaïm. Le corps du photographe vit également et activement l’art qu’il expose. Son corps est aussi le véhicule d’un échange réel, d’un acte communicant. Il ne fait pas secret des liens d’intimité qui l’unissent à ses modèles. Avec des prises de vue à la première personne, on peut s’interroger sur les frontières de son intimité et sur sa volonté d’exhibitionnisme.

Mais dans sa pratique il n’y a pas de volonté de fiction ou d’auto fiction, il y a des faits. La narration est réduite à ses deux moments clefs : un début, et une fin. Les photographies de Laurent Benaïm opèrent une réduction à l’humain, à ses éléments charnels. Pas de sublimation autre qu’esthétique, la technique travaille le médium, pas de corps doctrinal, c’est frontalement et formellement que l’on pense ou repense la notion de beauté. Son langage plastique nous entraine dans une ritournelle où le nu est mémoire d’un ébat et non d’un débat, on ne polémique pas, on ose observer et concevoir l’autre Autre, tel que nous le propose Victor Ségalen. C’est ce travail d’observation qui a séduit l’institut Kinsey, expert dans la recherche sexuelle, car les photographies de Laurent Benaïm sont autant de pièces artistiques que de documents sur des pratiques sexuelles réelles.

Un caractère cru et érotique

La force des photos de Laurent Bénaïm tient à l’atmosphère à la fois violente et douce qu’émane des tirages à la gomme bichromatée : une qualité d’image qui transcende le réel. Il semble alors plus judicieux de dire les œuvres plutôt que les photographies car le traitement pictural à la gomme bichromatée, la gestuelle associée à la technique, donne au photographe des allures de peintre. C’est ainsi que se dessine l’impression de tendresse que l’on retrouve dans les corps et dans les postures parfois dures de certains clichés.

On est loin de la performance, il y a de la tendresse dans les rapports. Les photographies d’orgies ont la délicatesse ou la franche camaraderie des photographies entre copains, on plonge son regard dans l’objectif, on sourit, on caresse du bout des doigts ses acolytes au regard attentif. Les modèles regardent non la caméra mais le photographe, et à posteriori nous. C’est pris sur le vif, dans une certaine urgence, il y a quelque chose de l’ordre de l’instantané. Rien n’est nié, simulé ou posé. Cette complicité restaure la fonction érotique.

La composition est caractérisée par un décor minimaliste, le lieu n’a pas de réelle emprise sur le sujet. Formellement on voit des corps déterritorialisés qui font l’amour, comme on dit pudiquement. Un décor inexistant, un espace dépouillé où seules les lignes d’horizon nous servent de repères, sont les constantes où jouent ces corps flottants qui s’entremêlent. Certaines scènes nous semblent plus reconnaissables que d’autres (celles où flottent des ambiances fétichistes notamment), certains détails caractéristiques nous sautent aux yeux (des chaines, des liens d’attache, des accessoires). Mais justement, peut être qu’il n’y a pas de place pour le décor. Les corps se rencontrent et entrent tout de suite en altercation, sur des lattes de bois, sur une couverture, sur une chaise, sur un matelas. On assiste à une rencontre, à un premier rendez-vous où tout serait très vite arrivé, effaçant par là le souvenir du paysage, laissant le désir des corps s’exprimer dans la chair. Un désir amoureux que l’on peut rapprocher des vers de Marguerite Duras dans Hiroshima mon amour : « Je te rencontre. Je me souviens de toi. Qui es-tu ? Tu me tues. Tu me fais du bien […] Quelle lenteur tout à coup. Quelle douceur. Tu ne peux pas savoir. Tu me tues. Tu me fais du bien. Tu me tues. Tu me fais du bien. J’ai le temps. Je t’en prie. Dévore-moi. Déforme-moi jusqu’à la laideur. »

La technique à la gomme bichromatée exerce également sa séduction par son côté artisanal. De facture maison, chaque tirage demande environs trois semaines de production. On voit les coups de pinceau, la gestuelle a un cachet inimitable. Après une période de recherche chromatique Laurent Benaïm s’est finalement fixé sur le noir et blanc, un parti pris esthétique et artistique qui accentue la dilution des figures dans l’espace, et aide surtout à déréaliser des postures que l’on pourrait accuser de pornographiques. Ainsi donc, la technique sert l’esthétique en adoucissant le sujet, « elle aide à montrer » comme nous dit l’artiste.

La rencontre de l’art et du sexe

Comment cerner la singularité du travail de Laurent Benaïm? Trois références semblent cohabiter au premier coup d’œil. Le Richard Kern des années 80, pour l’ambiance sombre de ses films plus que pour ses photos ; Nobuyoshi Araki pour l’inséparabilité des pulsions sexuelles liées au corps qui annihilent toute transcendance en professant un discours sur le présent ; puis l’esthétique des photos de Joël Peter Witkin dont l’imaginaire torturé se transforme ici en un plaisir partagé. Mais dans les photos de Laurent Benaïm il n’y a pas de narration, on n’entre pas dans un petit monde clos et composé, on ne chemine pas à travers une chronologie qui rendrait glauque, descriptive ou encore pornographique le sujet, pas d’étape par étape, pas d’auto fiction, même si certains clichés sont pris à la première personne, il n’est pas question de raconter un quotidien, pas d’esthétique « album de famille » à la Nan Goldin. Les séances de prises de vue n’imposent pas une thématique mais donnent à voir des corps occupés, des corps qui occupent l’espace. Avec une œuvre qui souffre du constat de réalité, on s’achemine dans le travail de Laurent Benaïm vers une pensée minimaliste : « ce que vous voyez est ce que vous voyez. » Et que voit-on ? Cette force qui soulève des montagnes : la sexualité. Rappel C.V.

Expositions personnelles

2008 > Musée de l’érotisme de Paris, Paris, France.
2006 > Club Cris et Chuchotements, Paris, France.
2003 > Porn Art Museum, Zurich, Allemagne, (2005, 2006, 2009).
1999 > Titre, Galerie No, Paris, France.

Expositions collectives

2011 > As we see them, Kinsey Institute, Bloomington, Indiana, U.S.A.
2011 > Titre, Rencontres internationales de la photographie, Festival Off, Arles, France.
2010 > Gallery Art Concorde, Paris, France.
2010 > Hot Summer, Toxic Gallery, Luxembourg. 2009 Festival Les Féérotiques, Rennes, France.
2009 > Galerie Voghera, Milan, Italie. 2007 Galerie Tristesse Deluxe, Berlin, Allemagne.
2000 > Festival de l’érotisme de Lièges, Belgique.
1999 > Librairie Les Larmes d’Éros, Paris, France.

Monographies

Chaires amies, éditions du Chat-Soleil, Montreuil, 2011.
Lunacy Things, éditions du Chat-Soleil, Montreuil, 2008.
Corpus Delicti, éditions du Chat-Soleil, Montreuil, 2000.



Pratique

Chair Amie
33 bis rue du Quatre Septembre
13200 Arles

Exposition du 1er au 15 juillet
Vernissage le 5 juillet à 18h
Ouvert tous les jours de 10h à 20h